Ma pensée est un pays qui tient uniquement un poteau de télégraphe et rien de plus.
Mon pays est beau et fier. Les communistes m’ont appris que c’est le plus beau pays au monde, on a des montagnes, on a la mer, des collines douces et des vallées tristes. Les rivières, ce sont des cristaux purs, des sœurs qui collectent les larmes des montagnes. Les habitants de mon pays sont des gens appliqués et courageux, c’est toujours les communistes qui le disaient, ils portent des habits chers, leurs vêtements n’ont pas d’égal. Tous ceux qui partent d’ici, c’est pour aller dire aux autres comment c’est beau chez nous, combien nous sommes bons, combien nos femmes sont belles, avec leurs visages frais et leurs poitrines fermes, c’est pour cela d’ailleurs qu’ils reviennent, le pays leur manque trop. Il n’y a aucun des nôtres au-delà de nos frontières, ils sont tous rentrés à la maison.
Au-delà de nos frontières, il y a des amis et des ennemis.
Notre meilleur ami, c’est la mer. Nos ennemis sont le vent, la fainéantise, la faim. Et aussi le doryphore, le plus nuisible pour nos récoltes de pommes de terre.
Dans mon pays, j’écoute la radio des voisins à travers les murs, mais c’est avec les pièces vides que je m’entends le mieux. Les beautés des montagnes et de la mer me tiennent par l’épaule, comme si j’étais saoul, et je m’enfonce un peu plus, jour après jour, dans le rêve. Autrement, j’ai envie de hurler mon désespoir, mais j’ai été verbalisé déjà deux fois pour trouble de l’ordre public. Dans mon pays, il y a plein de chaînes de télé, de la publicité, des interviews et des talk-shows. Dans mon pays, les gens se connaissent en tout ou presque. Quelquefois, ils demandent aussi.
Le rating international de mon pays a grimpé de façon spectaculaire ces derniers temps, de même que la consommation de viande (mais seulement au cours de la dernière année). Les gens ne partent plus en vacances, car on a la montagne et la mer tout près. On ne part plus de chez nous. En revanche, on reçoit plein de touristes, des Italiens et des Allemands surtout, ils viennent chasser ici, ils s’y plaisent tellement qu’ils ne veulent plus rentrer chez eux.
Chez nous, on a plus de stars que nul part ailleurs, surtout des chanteurs, des gens de télévision, on a aussi une équipe nationale de foot aussi fière que nous-mêmes et que nos terres riches. Nos terres sont noires et le grain est gros. La cerise est aussi grosse que l’abricot, l’abricot aussi gros que la tomate, la tomate aussi grosse que la pastèque. La pastèque est souvent importée, de Turquie. Notre pays est superbe, beau comme des vergers de pommiers et de poiriers en fleur ; et les poiriers, comme les pommiers. Mon pays est superbe, comme un céleri, comme une betterave à sucre.
Mon pays ne m’appartient pas en fait. Il a été pris en concession par un holding multinational, aussi superbe que nous-mêmes. Une partie seulement a été partagée entre quelques hommes qui ont le sens des affaires. On affiche leurs visages en posters, une fois tous les quatre ans, au mois de décembre en général, sur les murs des HLM. Ils sont chaque fois un peu plus âgés.
Augustin Cupşa -
Perforatorii (2006), extraits